La Belgique, l’Église catholique et l’ONU : Les forces qui ont fracturé le Rwanda et la région des Grands Lacs. Seuls les habitants de cette région ont le pouvoir de le réparer. De gauche à droite : Guy Logiest, Évêque André Perraudin, Max Dorsinville. [Image par Tech-Biz.Today et Gemini]

L’histoire du génocide contre les Tutsis est fréquemment condensée dans le cataclysme de 100 jours de 1994. Cependant, les archives et les archives historiques suggèrent que 1994 n’était que la phase terminale d’un processus ancré à la fin du XIXe siècle.

Ce « génocide de trente-cinq ans » n’a pas été un échec local spontané ; c’était une crise facilitée par la complicité active et les dissimulations systématiques des institutions les plus influentes du monde — des administrations coloniales allemandes et belges aux Nations Unies et à l’Église catholique.

Comprendre cette période de 35 ans (1959 à 1994) est essentiel pour déchiffrer non seulement la tragédie de 1994, mais aussi l’architecture sécuritaire actuelle et la crise en cours en République démocratique du Congo (RDC).

1959–1962 : Les architectes coloniaux et ecclésiatrices

Les racines du génocide ont pris racine lors de la transition instable de la domination coloniale belge. Alors que les « vents du changement » et l’indépendance africaine atteignaient le Rwanda, le roi Mutara III Rudahigwa — qui entretenait des liens étroits avec le chef indépendantiste congolais Patrice Lumumba — commença à réclamer l’indépendance souveraine. Sa mort soudaine à Bujumbura, sous prétexte de soins médicaux par les autorités belges, reste un point central de suspicion. Il fut soudainement remplacé par Kigeli IV Ndahindurwa.

Finalement, la Belgique a déplacé sa faveur de la monarchie tutsie vers les élites hutues. Cette transition a utilisé l’Église catholique — alors l’institution sociale la plus puissante du Rwanda — pour fournir l’échafaudage idéologique à l’exclusion.

Le stratège : Richard Kandt

Ce cadre idéologique est né bien plus tôt, notamment dans l’ouvrage de Richard Kandt de 1904, Caput Nili. Kandt, le fondateur de Kigali, rapporta à l’empereur allemand que les Tutsis étaient « fiers » et résistaent aux exigences coloniales. Il suggéra que, parce qu’ils « dominaient » (plutôt que simplement gouvernaient) les Hutus, Tutsis et Twa, un changement d’alliances coloniales était nécessaire pour contrôler la région – pas seulement le Rwanda – (cité par Mgr Patient Kanyamachumbi Patient, Société, culture et pouvoir politique en Afrique interlacustre).

Bien que le Rwanda précolonial fût un royaume établi remontant au moins au XIIIe siècle — une société pacifique et organisée où les « Tutsis », « Hutus » et « Twa » étaient des catégories sociales et professionnelles — Kandt et les Belges reclassèrent ces groupes comme des « tribus » distinctes, posant ainsi les bases d’une idéologie raciale et génocidaire. (Ibid)

Le « Changement d’Alliance »

Au Rwanda, l’indépendance n’a pas été disputée contre le colonisateur ; il a été « donné » par le Colonisateur. Les Belges devinrent les alliés des nouvelles « élites hutus », organisant et occultant les persécutions avec la pleine bénédiction de l’administration coloniale et de l’Église :

  • Le rôle de l’Église : La Lettre pastorale de l’évêque André Perraudin de 1959 utilisait le langage de la « justice sociale » pour radicaliser la société rwandaise. Cette approbation cléricale du « Pouvoir Hutu » a donné une légitimité morale aux premiers pogroms anti-tutsis.
  • Logistique belge : Le colonel Guy Logiest, résident spécial belge, supervisa le remplacement des administrateurs tutsis par des militants parmehutu. Malgré les avertissements des services de renseignement en 1960 selon lesquels les Hutus avaient l’intention de tuer tous les Tutsis du pays en cas d’attaque extérieure, Logiest a ignoré les menaces, facilitant les premiers massacres, incendies de maisons et déplacements massifs de la communauté tutsie.
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Un Tutsi déplacé à l’hôpital de Kabgayi, où des milliers de Tutsis étaient entassés à proximité dans un « camp de concentration », avant d’être « executés », comme l’a remarqué Gilles Peress. Rwanda 1994 | Gilles Peress – Magnum Photos

1963–1964 : La « Conspiration du silence » de l’ONU

En décembre 1963, une vague massive de meurtres parrainés par l’État visait les Tutsis, en particulier à Gikongoro. Alors que le philosophe Bertrand Russell l’a qualifié de « massacre systématique le plus terrible » vu depuis la Shoah, l’ONU a œuvré pour minimiser cette atrocité.

  • Les rapports de Dorsinville : Le secrétaire général de l’ONU, U Thant, a envoyé Max Dorsinville enquêter. Dorsinville a rencontré exclusivement des responsables gouvernementaux et des dignitaires de l’Église, ignorant les survivants. Son rapport a blanchi la présidence de Kayibanda et a notamment qualifié le terme « génocide » de « abusif » dans ce contexte. Cela a établi un « style d’experts de l’ONU » de reportage biaisé qui persistent aujourd’hui dans les rapports concernant le M23 en RDC.
  • Le silence du CICR : Bien que le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) ait documenté ces horreurs, leur engagement en faveur de la « neutralité » a maintenu ces documents confidentiels pendant des décennies, empêchant une intervention internationale qui aurait pu stopper la radicalisation de la Première République.

Fixer le tempo : la route vers 1994

L’impunité accordée en 1959 et 1963 a établi un « Tempo d’Exclusion » qui a défini les trois décennies suivantes. Alors que la communauté internationale acceptait le récit d’une « révolte paysanne spontanée », l’État rwandais a été habilité à affiner ses outils génocidaires par des massacres institutionnalisés : 1963, 1964, 1967, 1973, 1990, 1991, 1992, 1993, qui ont conduit à la solution finale, le génocide des Tutsis en 1994, avec 1 000 000 de Tutsis et Hutus modérés tués à la machette en 100 jours. Entre-temps, des étapes pour simplifier le processus ont été suivies :

  • Cartes d’identité tribales (1933-1994) : Maintenu comme l’outil principal de ciblage ethnique.
  • Quotas scolaires : Un « apartheid académique » qui a systématiquement exclu les Tutsis de la vie intellectuelle et professionnelle du pays.
  • Exclusion militaire : Il ne restait aucun contrôle interne sur la violence d’État.
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Album photo trouvé sur un site de massacres, Nyamata. Rwanda 1994 | Gilles Peress, Magnum Photos

Aujourd’hui en RDC : le cycle continue

L’échec à affronter l’idéologie génocidaire née en 1959 a directement conduit à l’instabilité dans l’est de la RDC.

  • Exportation de l’idéologie: Dans les années 1960, 70 et 1980, les guerres dites « tribales » dans les Kivus étaient orchestrées par les présidents rwandais Grégoire Kayibanda et Juvénal Habyarimana, fournissant la logistique — machettes, essence et l’idéologie de la haine — pour « faire le travail » contre les Tutsis congolais et leur bétail. Bien sûr l’appui des autorités locales et nationales en RDC avait facilité les opérations rwandaises.
  • La fuite des auteurs : En 1994, les EX-FAR, les autorités du gouvernement génocidaire et les Interahamwe, avec tout le Trésor public dans leurs bagages, ont fui vers la RDC (alors Zaïre) sous la protection de corridors « humanitaires », avec l’Opération Française Turquoise.
  • Les FDLR et les discours de haine : Des groupes comme les FDLR et alliés Wazalendo continuent de propager l’idéologie « hamitique » de 1959 sur le sol congolais, ainsi que les autorités civiles et militaires congolaises. Aujourd’hui, on assiste à une résurgence de ces schémas : le ciblage des Tutsis appelés « étrangers », les incendies de villages et les discours de haine répertoriés par la technologie moderne — des réseaux sociaux, des émissions radio à l’utilisation de drones et aux attaques de Sukhoi.

Le génocide contre les Tutsis était un événement « prévisible ». L’écart de 35 ans entre les premiers massacres de 1959 et la catastrophe finale de 1994 a donné des opportunités pour l’ONU et l’Église catholique d’intervenir. Au contraire, le choix de favoriser une communauté plutôt que les autres a créé, à partir de 1959, une culture d’impunité et institutionnalisé une idéologie du génocide qui continue de hanter le Grand Lac.

Note de la rédaction

Cet article marque le début d’une série d’enquêtes approfondies menée par Tech-Biz.Today sur le génocide contre les Tutsis. Au cours des semaines à venir, nous irons au-delà du récit traditionnel de 100 jours pour explorer la période de 35 ans de cette tragédie.

Notre série fournira une analyse détaillée des massacres sanctionnés par l’État qui ont précédé 1994, de la radicalisation de la politique au sein du Rwanda et de sa diaspora, ainsi que de l’exécution logistique du génocide lui-même. Nous examinerons en détail le conflit militaire entre les FAR et le FPR, l’intervention stratégique du FPR qui a stoppé le massacre, ainsi que la résurgence alarmante de ces mêmes processus génocidaires aujourd’hui au Burundi, en Tanzanie et en particulier en RDC.

Références

  • Galabert, J. L. (2025). Le génocide contre les Tutsis au Rwanda a duré trente ans, pas cent jours. Pan African Review.
  • Mgr Patient Kanyamachumbi (1995). Société, culture et pouvoir politique en Afrique interlacustre.
  • Saur, L. (2004). Influences de la colonisation belge sur les clivages ethniques au Rwanda.
  • Archives de l’ONU : Rapports de mission de Dorsinville (1963-1964).
  • Lemarchand, R. (1970). Rwanda et Burundi. Pall Mal

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