Un mineur montre un sac contenant du coltan en République démocratique du Congo | Crédit Alfredo Falvo-Contrasto-Redux

Au cœur des hautes terres de l’est de la RDC, le claquement d’un fusil est moins un signe de guerre « aléatoire » que le début d’un accord commercial calculé. Alors que la communauté internationale ne voit que des combats chaotiques entre 200 milices, la réalité est une « guerre de dégagement ». Pour les élites qui gèrent ce système, les familles locales ne sont que des obstacles posés sur une fortune. Pour atteindre les minérais, il faut d’abord vider la terre. En utilisant des discours de haine pour semer la terreur, le « Triangle » force des millions de personnes à fuir — transformant des villages dynamiques en zones minières vacantes où la richesse peut être extraite dans un silence total.

Le problème de 200 milices : un héritage de fragmentation

La crise actuelle n’est pas une nouvelle guerre, mais une mutation de 30 ans. Tout a commencé avec le génocide de 1994 contre les Tutsis au Rwanda, qui a poussé plus d’un million de réfugiés et de génocidaires armés ( les Interahamwe) en RDC. Cela a déclenché deux « guerres mondiales d’Afrique », impliquant neuf nations et des dizaines de groupes par procuration.

Lorsque les guerres officielles prirent fin en 2003, la violence ne cessa pas ; elle s’est fragmentée. Le paysage actuel de près de 200 groupes armés est le résultat d’un vide sécuritaire délibéré. En l’absence d’une armée nationale fiable, les communautés locales forment des unités d’autodéfense Maï-Maï . Cependant, ces groupes se transforment rapidement en « entreprises commerciales ». La rébellion est devenue une voie professionnelle viable pour les jeunes sans école ni emploi, et chaque fois qu’un chef est tué ou intégré dans l’armée, ses subordonnés se séparent pour former de nouveaux groupes plus petits afin de maintenir leurs droits locaux de « taxation » (pillage).

Le Triangle de fer : qui en tire profit ?

L’extraction de l’or, du coltan et des diamants repose sur un « triangle prédateur » qui relie les salles du pouvoir de Kinshasa au sol de la jungle.

Les élites politiques (présidence et ministres) : Ils fournissent une couverture « légale » et détournent des fonds publics du budget des FARDC (Armée nationale) pour soutenir des milices « amies ».

Les Généraux : Des hauts responsables militaires établissent des « chaînes de commandement parallèles ». Au lieu de combattre les rebelles, ils déploient des troupes pour sécuriser des concessions minières.

Les milices et chefs coutumiers : Les milices agissent comme la « force terrestre » pour la violence que l’État ne peut officiellement pas commettre. Les chefs coutumiers, quant à eux, donnent l’autorité « traditionnelle » de réaffecter les terres une fois les habitants originels dégagés.

Le schéma : Une milice (financée par un général) attaque un village. La population s’enfuit. Le général déclare alors la zone « Zone rouge » pour des raisons de sécurité. N’ayant plus de civils pour revendiquer des droits fonciers, la coopérative minière « privée » du général intervient pour extraire des minéraux sans aucune surveillance et avec un profit à 100 %.

Le financement : Les fonds publics du budget des FARDC sont fréquemment détournés. Un rapport du Conseil de sécurité de l’ONU de 2024 (S/2024/432) a noté que « les ressources financières et les soldats des FARDC ont été détournés de la lutte contre les groupes armés pour protéger les intérêts privés dans le secteur minier. »

CODECO militiamen destroyed and burned hundreds of displaced peoples huts on June 2023 Ituri Photo HRW

Des miliciens de la CODECO ont détruit et incendié des centaines de huttes de civils Hema déplacés en juin 2023, en Ituri — Photo HRW

Les attaques de la CODECO contre la communauté Hema persistent depuis deux décennies, motivées par une combinaison de facteurs. Ceux-ci incluent le « nettoyage ethnique » visant à s’approprier des sites miniers aurifères, ainsi qu’un climat de discours de haine cautionné par l’État. La tragédie du camp de Lala est particulièrement révoltante, car elle s’est produite à proximité de camps des FARDC et de la MONUSCO qui, bien qu’informés des risques, n’ont pas empêché l’assaut.

Most of the dead were buried in a mass grave two days after the attack near Lala camp Ituri province DRC June 2023. 2023 Photo HRW Private scaled

Attaque de la CODECO contre des civils Hema. La plupart des victimes ont été enterrées dans une fosse commune deux jours après l’attaque, près du camp de Lala, dans la province de l’Ituri, en RDC, le 14 juin 2023 | Photo HRW

Voici comment HRW résume cet événement au cours duquel la milice CODECO (à prédominance Lendu) a tué 46 civils Hema dans le camp de déplacés de « Lala », en Ituri, entre le 12 et le 13 juin 2023.

…//… Les personnes déplacées et les habitants du village voisin de Lodinga ont alerté par téléphone aussi bien l’armée congolaise que la Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo (MONUSCO) pendant que l’attaque se déroulait, mais ils n’ont reçu aucun secours. « Il y avait des flammes que l’on pouvait voir de loin, il y avait des tirs qu’ils pouvaient entendre, mais ils ne sont pas venus », a déclaré un homme Hema de 32 ans. Un milicien a tué son fils de 8 ans à coups de machette. « Je ne sais pas ce qu’il adviendra de nous si le gouvernement nous laisse sans sécurité dans le camp. »

Des soldats congolais occupaient une position à environ 1,5 kilomètre de là. Ils ne sont entrés dans le camp qu’après le lever du soleil, une fois que la milice était partie, pour aider à ramasser les morts et les blessés.

Les Casques bleus de l’ONU, basés à environ six kilomètres de là dans une base à Bule, n’ont pas pu intervenir car l’un de leurs véhicules de transport de troupes blindés est tombé en panne, a déclaré le commandant – Quel argument ! Ndlr -, le major Imran Tareq, à Human Rights Watch. Cela les a empêchés de se déplacer en convoi de deux véhicules, comme l’exige le règlement de la mission…//…

…//… Ces violences meurtrières sont en grande partie nourries par les rivalités autour des mines d’or de l’Ituri, qui sont depuis longtemps une vache à lait pour les rebelles, les politiciens et les responsables militaires congolais impliqués dans le trafic d’or vers les pays voisins. En Decembre 2022, le Groupe d’experts des Nations Unies sur la RDC a rapporté que « les factions de la CODECO et [le groupe] Zaïre ont continué à se disputer l’exploitation et le commerce de l’or, et à en tirer profit », notamment en imposant des taxes sur les marchandises, les civils et les acteurs économiques. Ils ont également indiqué que certains officiers de l’armée congolaise collaboraient avec des groupes armés et bénéficiaient des activités minières aurifères. …//…

L’économie de la xénophobie et de la terreur.

Dans ce système, les discours de haine et les violences extrêmes ne sont pas des « sous-produits » — ce sont des outils essentiels pour vider les terres.

La xénophobie comme outil de nettoyage foncier : en qualifiant certaines populations congolaises (particulièrement les Banyamulenge ou d’autres groupes rwandophones) d’« étrangers » ou d’« envahisseurs », le Triangle efface leurs droits légaux sur la terre.

La guerre psychologique : Les rapports faisant état de cannibalisme, de mutilations et de meurtres rituels répondent à un objectif économique précis : ils garantissent que les populations déplacées soient trop terrifiées pour ne jamais retourner sur leurs terres ancestrales regorgeant de minerais. Voir notre article Dossier spécial : L’économie de l’extinction dans les Kivus, RDC.

L’ère Felix Tshisekedi (2019–2026)

Sous Tshisekedi, la stratégie a évolué vers le cadre des « Wazalendo » (Patriotes). Le gouvernement a intégré ces milices à l’architecture sécuritaire de l’État, d’abord de manière « officieuse » puis « officielle », afin de combattre le M23. Cependant, les rapports 2024-2025 du Groupe d’experts des Nations Unies confirment que ces « patriotes » sont souvent plus actifs dans les mines de coltan de Rubaya que sur les lignes de front ; ils sont impliqués dans l’exploitation et la taxation illégales dans les zones qu’ils contrôlent, telles que les mines de Rubaya, et commettent des pillages ainsi que des meurtres généralisés, ciblant principalement les communautés tutsies.

Sous la présidence de Félix Tshisekedi, la montée en puissance des milices Wazalendo (« patriotes ?!») a ajouté une nouvelle strate à cette dynamique.

Ce triangle garantit que, tant qu’il y aura des minerais dans le sol, il y aura de « l’instabilité » en surface. La paix, dans ce contexte, n’est pas seulement un défi diplomatique — elle constitue une menace pour le modèle économique le plus lucratif et le plus destructeur d’Afrique centrale.

Il est crucial de préciser que des millions de personnes déplacées à Goma ont été relocalisées de force par l’alliance Tshisekedi-FARDC-Wazalendo avant l’entrée du M23 dans la ville. Cette manœuvre semble avoir été une stratégie calculée visant à orchestrer une crise humanitaire imputée au M23 au profit de la communauté internationale, tout en libérant simultanément des collines stratégiques pour l’extraction minière. Actuellement, alors que ces populations retournent cultiver leurs terres et que les prix des denrées se stabilisent, les priorités régionales ont évolué. L’Est est désormais confronté à une nouvelle offensive sur deux fronts : la poursuite des frappes de drones par la coalition dirigée par Kinshasa et une crise de liquidité orchestrée, les services bancaires restant suspendus et l’approvisionnement en francs congolais étant restreint par Kinshasa.

Killings and Burning Homes of Batutsi by PFLS FDLR confonted FARDC Killing in Kichanga 2013

Massacres et incendies de maisons de Batutsi par les PFLS-FDLR alors qu’ils affrontaient les FARDC, durant la période de « Mixage-Brassage », à Kitshanga — 2013

La stratégie alternative pour vider les terres : l’extorsion

Alors que la « guerre de nettoyage » vise à vider les collines pour l’exploitation minière, le Triangle emploie une seconde tactique, tout aussi prédatrice, dans les zones où la population subsiste : l’extorsion systémique. Là où les communautés ne sont pas expulsées de force, elles sont transformées en flux de revenus captifs. Il ne s’agit pas d’une simple « rébellion » ; c’est une administration parallèle qui saigne la population à blanc à travers plusieurs canaux :

L’impôt de l’ombre : Les milices, les FDLR, les factions Maï-Maï et leurs soutiens au sein des FARDC imposent aux familles rurales des « taxes » qui dépassent de loin tout prélèvement officiel de l’État. Les agriculteurs sont contraints de céder une part importante de leur production, de leur bétail et de leur petit élevage. Dans de nombreux territoires, le « percepteur rebelle » arrive avant même que les récoltes ne soient engrangées.

Le racket routier érigé en politique : Pour les transporteurs de l’Est, les routes sont un véritable parcours du combattant jalonné de barrages illégaux. Bus et camions sont systématiquement rançonnés, contraignant chauffeurs et voyageurs à verser des « droits de passage » aux milices — notamment aux FDLR — qui opèrent en toute impunité là où le M23 n’est pas présent.

Le pillage des biens communs : Cette culture de non-droit s’étend jusqu’à « l’or vert » de la RDC. Depuis des décennies, des groupes tels que les FDLR et Nyatura traitent le parc national des Virunga comme un entrepôt privé, rasant des forêts séculaires pour la production de charbon de bois et braconnant des espèces sauvages menacées pour le commerce de la viande de brousse.

Que ce soit par la terreur des déplacements de population ou par l’asphyxie lente de l’extorsion, l’objectif du Triangle reste le même : la monétisation totale, sauvage et illégale de l’Est de la RDC. Si la destruction environnementale des parcs nationaux constitue en soi une tragédie qui mériterait un chapitre à part, le moteur le plus immédiat et le plus violent de cette machine sanguinaire demeure l’exploitation illégale des minerais.

De l’Abîme à l’Ascension

La question ultime — et la tâche monumentale qui s’annonce — est de savoir si l’AFC/M23 sera capable, avec tous les congolais, de transformer la « descente aux enfers dantesque » qui définit désormais la RDC en une spirale vertueuse de stabilité et de croissance. Ce n’est pas le premier grand mouvement rebelle de RCD, sera-t-il le dernier?

Cette descente aux enfers n’est pas accidentelle ; C’est une insécurité méticuleusement fabriquée destinée à soutenir une minorité d’élites tout en piégeant 90 % de la population dans une pauvreté systémique. Peut-être le plus difficile est la nécessité de démanteler une culture profondément enracinée de la corruption qui a imprégné non seulement la direction, mais aussi le tissu social même de la nation. Pour réussir, le mouvement AFC/M23 doit catalyser une transformation sociétale totale, remplaçant le triangle prédateur par une administration transparente et responsable. Dans cet environnement aux enjeux élevés, l’échec n’est pas une option ; Pour les millions de déplacés, les réfugiés et les millions d’autres concitoyens attendant un avenir meilleur, le mouvement n’a d’autre choix que de l’emporter.

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